Bleu patchwork

Bérénice Marsaud

La pluie crache avec véhémence sur la fenêtre de ma chambre. C’est un bon jour pour coudre, quand les couleurs dehors semmêlent et se barbouillent, et que tout devient terne. Un morceau de tissu pour chaque humeur. Patchwork de mes pensées sur le fil piqué au rythme de la pluie.

Si pour chaque couleur il y a un tempérament, je crois qu’aujourd’hui je suis bleue.

C’est la pluie, sûrement, la pluie et un peu de cet orage qui vient gratter les images humides au fond de ma caboche de vieille. Car je suis vieille, c’est vrai. Je le sais chaque jour un peu plus quand chaque jour je sais un peu moins de chaque chose, un peu moins de noms, de visages, de souvenirs, dans l’odeur du désinfectant et sous la logorrhée infantilisante du personnel de l’Ehpad, dans les petits gestes douloureux, les petites manies, les petitesses de la vieillesse qui nous ramollissent, les jeux télé, le bingo, les biscuits trop mous et la compote de pomme servis pour le quatre-heure.

Je couds le patchwork de ma vie avec les humeurs du temps.

J’ai longtemps cherché ma couleur sur le fil des souvenirs.

J’ai dénoué les nœuds de mon patchwork pour explorer ce qui n’était pas à sa place, remplacer quelques instants par des morceaux de tissus, postiche ou pastiche de vie rêvée.

J’ai longtemps cherché dans le ciel quelque chose qui ressemblait un peu à mon visage, à ton visage, à nos deux visages ensemble, et je n’ai rien trouvé d’autre pourtant que cette couleur, ce bleu des sentiments qui me rappelle les jours où toi et moi avons été un peu de l’un, un peu de l’autre, un peu de nous dilués ensemble.

C’était un jour de pluie. Oui, si je tire le fil remonte l’odeur du bitume humide. Je m’étais réfugiée dans un boui-boui du coin, j’avais commandé un café, et il y avait en arrière-fond un peu de blues — un type avec sa guitare et l’autre à son clavier —, c’était navrant je crois ce ton de blues dans l’air, mon humeur de jeune fille confuse, et mes doigts glacés par l’automne. Là, à travers la fenêtre, je t’ai vu passer et tu n’avais pas de parapluie. Tu n’avais que tes cheveux déjà mouillés et ton manteau, bleu, manteau bleu de pluie sous l’orage. Tu es entré en faisant tintinnabuler la clochette de la porte, entrée humide plutôt que fracassante, tu es entré et tu n’as pas dit « bonjour ». Ce n’était pas de l’impolitesse, vraiment, non, je crois que c’était… de l’épuisement, celui de dire tout le temps comme ça des choses ordinaires, ce genre de mot qu’on dit au vent. Tu es resté là un moment à regarder par la fenêtre, sans vraiment me voir, jusqu’à ce qu’enfin tu me voies, moi, l’inconnue ingénue, silhouette en ombre chinoise dans la pénombre du café noyée dans les odeurs de blues.

Souvent, il y a des émotions qui nous reviennent alors qu’on pensait les avoir noyées, mais elles sont là soudain, comme un morceau de bois mort sur le lac de notre mémoire. Je crois que c’est là, donc, ce souvenir de bleu, de cette humeur bleue qui commençait à poindre… enfin, je ne sais plus vraiment. C’est des souvenirs et c’est si humide, les souvenirs, ça se dissout. On aimerait avoir le temps de les énumérer, parce qu’on a toujours quelque chose à régler, à réparer, à… pardonner. Mais parfois ils ne reviennent pas, ils meurent et puis cest tout. C’est le cerveau qui déraille, ça se coince dans la tête et ça fait trop de mots, ou pas assez, ou trop de mots répétés et après on ne sait plus ce qu’on dit…

Qu’est-ce que je disais ? Oui, la pluie, le café, le blues, et toi mouillé d’orage.

Tu t’es assis en face de moi, et puis on n’a parlé de rien, de tout, de la pluie surtout, puis on a eu envie d’égoutter le temps à autre chose. Nous nous sommes abrités sous ton manteau et nous sommes allés chez toi. On a mis un disque, je crois que c’était quelque chose à la mode, je ne sais plus, un truc qu’on écoutait parce que les autres aussi. J’avais encore le blues entre les lèvres, et la langue couleur café. On s’est réchauffé tous les deux. « Réchauffé ». Je ne sais pas pourquoi je ne parle pas du sexe, c’est navrant ça aussi de ne pas dire les choses, par peur d’être vulgaire. Aujourd’hui pourtant on dit tout le temps des choses vulgaires, et je ne parle pas de gros mots, non, je parle de la manière de dire, de ces conversations futiles et abrutissantes — comme je suis vieille aujourd’hui j’en entends beaucoup des sottises, avec tous ces visiteurs qui me parlent trop forts, ces gens qui me regardent sans me regarder et qui ne parlent que d’eux-mêmes comme des morveux en mal de jupons dans lesquels se moucher. Ça, c’est vulgaire. Et ce n’est pas les jambes des filles, ni le sexe, ni les gros mots, ce n’est pas ça la vulgarité.

La vulgarité c’est toi.

On est resté longtemps ensemble à s’aimer sans vraiment se connaître, alors peut-être que c’est un peu de ma faute, je ne sais pas. J’ai été heureuse, je crois, du temps de la pluie dans cet appartement humide où on écoutait les disques à la mode, heureuse un peu jusqu’à ce que. Jusqu’à ce jour où je t’ai dit que, quand pourtant j’étais si contente que.

Mais pas toi.

Toi tu n’étais pas, tu ne pouvais pas, tu ne voulais pas, alors tu m’as jetée dehors sous le tambourin pluvieux de mon cœur et du ciel, tu m’as abandonnée, seule, sur le pas de la porte, ce soir où je t’ai dit que dans mon ventre il y avait un peu de toi, un peu de moi, un peu de nous ensemble. Il pleuvait, encore, et la pluie était grise, et tu m’as laissée comme ça avec mon ventre de toi, et je n’avais plus le bleu de ton manteau sous lequel m’abriter. Alors tu sais, ce nœud-là quelquefois j’aimerais le défaire, j’aimerais découdre le carré de tissu sur lequel tu m’as craché ta lâcheté.

Je suis rentrée chez ma mère, honteuse, avec mon humeur bleue. Bleue comme un ciel qui ne pleure pas, bleue un peu blues, un bleu moins fleur bleue, le bleu au cœur.

Alors maintenant tu peux t’en aller, va-t’en avec ce morceau-là de mon histoire, je te le donne. Ne t’inquiète pas, j’ai d’autres morceaux de tissus, avec tant d’autres couleurs.

Je veux tout recoudre et finir mon patchwork.