Un nouveau genre de fenêtre

Samuel Dutacq

J’ai une passion pour les fenêtres.

Et alors ? Certains collectionnent les capsules de bouteilles, pourquoi ne pourrais-je pas me passionner pour les fenêtres ? Vous n’avez pas une passion un peu originale, une manie, une lubie, quelque chose dont vous n’êtes pas prêts de parler à tout le monde, ou bien un sujet sur lequel vous ne vous retrouvez qu’entre amateurs ou lors de réunions sectaires ? Si ce n’est pas le cas, trouvez-vous vite quelque chose, une passion, peu importe laquelle, et jetez-vous à corps perdu dans celle-ci. La vie ne me semble pas vivable autrement.

J’aime tous les types de fenêtres, les carrées, les rondes, les triangulaires, les oblongues, les fenêtres battantes, les fenêtres à soufflet, les portes-fenêtres, les vitraux d’église, et même les meurtrières, qui sont aussi des fenêtres. Je ne connais rien au monde de plus beau qu’une fenêtre. De l’extérieur, la fenêtre donne un avant-goût d’un monde caché, privé, intime ; le moindre aperçu d’une chambre, d’un appartement est un trésor pour l’imagination. De l’autre côté de la fenêtre, le monde est infini. Il n’y a pas de limite à ce qu’on peut imaginer. De l’intérieur, les fenêtres s’ouvrent sur tous les paysages de la terre, et contrairement aux écrans de nos appareils connectés, l’image qui apparaît dans une fenêtre change selon l’endroit où l’on observe ; c’est une magie du même ordre que celle qui anime le regard de la Joconde.

Mais depuis quelques semaines, j’ai vu apparaître dans mon entourage un nouveau genre de fenêtres, des fenêtres dont la vision me remplit d’effroi. J’aimerais croire que je les ai inventées, qu’elles sont le contrecoup de mon imagination débordante, mais elles surviennent si fréquemment et de manière si réaliste qu’il m’est de plus en plus difficile de douter de leur existence matérielle. Et je crains de voir se multiplier ces fenêtres, partout où je me rendrai. Elles semblent se poser en défi à toutes les fenêtres de la terre et remettre en question l’existence même des fenêtres, rompant avec le principe fondamental de toutes les fenêtres, depuis que la fenêtre initiale a été créée en des temps immémoriaux.

Ne m’en voulez pas si je partage avec vous cette sombre affaire, c’est qu’il m’est bien trop difficile d’en supporter le fardeau. Ce nouveau genre de fenêtres ne donne sur rien. Vous m’avez bien compris. Ce sont des fenêtres qui ne donnent sur rien. Vous aurez beau les ouvrir de toutes les manières possibles, les regarder de près ou de loin, vous ne verrez rien, rien du tout. Et je ne vous conseille pas d’essayer d’y passer le bras ni aucune autre partie de votre corps ; encore moins de faire entrer ou sortir votre chat par ces fenêtres-là, cela ne mènerait à rien de bon. Je tiens à vous prévenir afin que vous puissiez, si vous en rencontrez, adopter la seule attitude raisonnable : détourner le regard et vous enfuir. De tout mon cœur je vous souhaite de ne jamais rencontrer ces fenêtres, car elles constituent une menace considérable, menace que les autorités ne prennent malheureusement pas au sérieux. J’ai contacté la préfecture de police et le ministère de l’Intérieur afin de leur en faire part, mais ils ne semblent pas accorder à ce sujet l’importance qu’il mérite. Alors je compte sur vous pour faire preuve de sagesse ; ce n’est pas sur notre pays que pèse cette menace, mais sur la réalité toute entière. Car lorsque les fenêtres ne donnent sur rien, c’est l’horizon qui disparaît.